De la relativité

Albert Einstein, une belle intuition, avait fait de la relativité une théorie. Elle ne se limite pas à la physique. L’art, l’information nous donnent tous les jours des exemples de cette nécessaire relativité, particulièrement en ce début de siècle troublé par une perte de repères et de mémoire assez exceptionnelle…
Dans le jazz, vous en connaissez les implications pour en constater les effets depuis son apparition. Les rapports entre notoriété et talent, entre expression et exécution, entre authenticité et mode, conduisent chaque compte rendu (comme vous le verrez dans ce numéro) à des appréciations parfois contradictoires ou pour le moins nuancées, et on pourrait le dire également des chroniques de disques, etc. C’est bien la preuve que ces appréciations et commentaires dépendent de facteurs « relatifs ». Mais cette relativité ne signifie pas que tous les avis se valent, que toutes les argumentations, descriptions, analyses, sont fondées ; ou bien cela signifierait que les débats, la communication sont vains, que l'esprit critique n’est pas de ce monde.
Pour une pratique intelligente de la relativité, la réalité des faits et une nécessaire honnêteté, bonne foi, s’imposent. Si parfois notre perception ne nous permet pas d’interpréter correctement les faits, pour de multiples raisons plus ou moins analysables, les faits n’en sont pas moins les faits. Le travail du chroniqueur de jazz ou du temps est donc plus complexe qu’il n’y paraît, plus profond qu’un simple « j’aime ou je n’aime pas », ou que la reproduction de poncifs ; il se fonde sur une réflexion-argumentation assise sur le socle de la connaissance, donc de la curiosité et du doute, y compris de ses propres doutes ou insuffisances, car n’en déplaise à tous nos « papillons » du jazz, bourrés des certitudes de leur position de critiques patentés, c’est cette capacité à douter qui permet la relativité qu’on peut aussi baptiser « perspective ».

L’actualité hors jazz fournit régulièrement des occasions de mettre en œuvre cette relativité. Récemment, un auteur, Sylvain Gouguenheim, dont je vous ai déjà touché un mot (Aristote au Mont St-Michel), a contesté la thèse archi-consacrée de la transmission à l’Occident du savoir antique de la pensée des Grecs par le monde de l’Islam au Moyen Âge. S’appuyant sur une bonne documentation et une recherche approfondie, son travail d’universitaire, somme toute très spécialisé (quelques centaines de pages), s’est trouvé, après un premier accueil positif, brutalement condamné sans appel et à plusieurs reprises par une multitude de tribunes journalistiques d’universitaires très superficielles, n’excédant jamais le feuillet, dans des termes qui font davantage penser aux excommunications ou fatwas justement moyenâgeuses qu’à des débats critiques entre universitaires ; récemment encore, Le Monde des livres se faisait l’écho d’un « colloque » justement organisé entre universitaires et médias, et en l’absence de l’auteur, pour juger de « son cas », où des juges auto désignés se sont dans l’ensemble limités à traiter l’un de leurs confrères de « menteur », l’accusant d’anachronisme, c’est-à-dire d’instrumentaliser l’histoire dans un but très actuel, de valider en fin de compte le choc des civilisations de Samuel Huntington. Il fallait bien y arriver - à cet antiaméricanisme de saison - et ce « glissement » a révélé l’inconscient, les raisons mêmes de la thèse révisionniste officielle - des raisons de politiques intérieure et extérieure actuelles - défendue par les politiques et leur courroie de transmission universitaire.
Il existe mille raisons de bon sens, en plus des faits, pour penser que la thèse de Gouguenheim est fondée, à commencer par le fait que l’Islam en l’an mille n’est pas superposable à l’aire du monde arabe ou au bassin de la Méditerranée, et qu’il n’aurait pu transmettre une pensée sans s’en imprégner lui-même - ce qui n’a pas été le cas. En matière de pensée antique, l’Occident chrétien, l’Orient orthodoxe, arabe chrétien, syriaque et juif sont évidemment mieux placés pour cette transmission. L’histoire des langues et la chronologie finissent de convaincre. La relativité permet ici de comprendre que le délit d’anachronisme reproché à l’auteur irrévérencieux est de fait applicable à ceux qui le lui attribuent : c’est bien dans le cadre d’une idéologie relativiste en vogue (toutes les cultures se valent et sont interdépendantes), qui n’a rien à voir avec la relativité et le savoir, et d’une politique ancestrale des pouvoirs instrumentalisant l’histoire, révisionniste donc, et usant d’anachronismes, que nous ont été transmis par le biais scolaire et universitaire, depuis de nombreuses années, ces poncifs qui ne tiennent pas à la réflexion et à la vérification des faits. La pratique d’une « excommunication » universitaire (avec menaces voilées, forcément) révèle l’ignominie de la méthode « moscovite ».
Il serait intéressant d’écouter à brûle-pourpoint ces petits soldats universitaires pour savoir lequel d’entre eux a réellement lu Samuel Huntington. S’ils l’avaient lu, ils sauraient (car ils ne le savent pas) par exemple que cet auteur est un partisan du multilatéralisme, y compris interne aux nations (l’imbrication des cultures, résultat des migrations), même si son interprétation des grands conflits reste civilisationnelle. On peut discuter de sa définition de ce qu’est une civilisation somme toute assez traditionnelle, pas de sa documentation, de ses grilles d’analyse, de ses observations, toutes fondées. Enfin, juger du travail d’un médiéviste en invoquant Samuel Huntington - l’anachronisme-anathème -, révèle l’arrière-pensée.
Quelque temps auparavant, sur le thème de l’esclavage dont il est pourtant l’un des chercheurs les mieux documentés de la planète, sans doute parce que ce thème lui tient à cœur par sa dimension humaine, Olivier Pétré-Grenouillot avait eu à pâtir de ce type de traitement par de pseudo-anti-racistes (utilisant les mêmes méthodes et menaces), pour avoir, dans son ouvrage sur les traites négrières (une approche globale), mis en avant le fait que la traite dite occidentale (transatlantique), pour abjecte qu’elle fut, n’avait pas été la seule, ni la plus importante quantitativement, ni la plus longue dans la durée, comparée à la traite orientale. Mais cela dérangeait un monde politico-médiatico-universitaire idéologiquement tiers-mondiste, arabophile, islamophile. Notre malheureux savant eut droit jusqu’à un début de procès, pour négationnisme en quelque sorte, lui qui travaille depuis toujours pour documenter la mémoire, l’histoire des esclaves, la débarrasser des clichés et contre-vérités, pour en restituer l’horreur dans sa réalité.

Heureusement que ces petits soldats n’ont lu de lui que des coupures de presse et des slogans, car s’ils étaient entrés dans le détail de l’ouvrage, ils auraient constaté que la traite dont on parle le plus volontiers (antiaméricanisme oblige), c’est-à-dire la déportation d’Africains sur le sol de l’Amérique du Nord (des Etats-Unis lit-on couramment, dans un anachronisme qui dit assez clairement l’antiaméricanisme ordinaire), est quantitativement la plus faible, et de loin, de la traite transatlantique. Elle ne s’est pas pratiquée pour sa plus grande durée vers les Etats-Unis (pas encore nés), mais vers les colonies du Portugal, de l’Espagne, de la France, de l’Angleterre, de la Hollande… Dans le grand courant antiaméricain du début du XXI e siècle, voilà un fait qui aurait pu valoir le bûcher à Olivier Pétré-Grenouillot (ou à son livre), ainsi qu’à de multiples autres informations nuançant, approfondissant ou remettant en cause, sur la base de recherches exceptionnelles, la quantité de poncifs qui encombre la vulgate politique, médiatique, universitaire, scolaire et donc populaire sur ce qu’ont été et restent encore parfois l’histoire et l’actualité de l’esclavage.
L’histoire de la colonisation subit un traitement analogue, puisque si le plus ignare des scolaires connaît ses slogans sur la colonisation française et anglaise, il n’aura jamais l’idée qu’on puisse accoler le terme de colonisation à l’adjectif arabe, ottomane, chinoise, mongole…
Pour rester sur ce sujet de la relativité de l’information, on a pu lire à l’envi à propos de la prochaine élection du Président des Etats-Unis, que la crainte était que le racisme anti-afro-américain puisse empêcher l’élection de Barack Obama. Le symbole d’ouverture au niveau de l’humanité, aurait voulu que ce soit Hillary Clinton la candidate et l’élue. Un représentant d’une minorité, c’est bien pour la santé d’une démocratie ; la représentante d’une majorité toujours niée, c’eut été plus fort. Il faut donc penser que le sexisme est plus profond et mieux partagé que le racisme. Même si on souhaite que Mr. Obama soit élu - un moindre mal quand on considère la vice-candidate républicaine -, on ne peut manquer, par simple honnêteté, de s’interroger sur le fait que la totalité de la presse, des commentateurs et des quidams s’inquiète du racisme anti-afro-américain (encore réel) mais que ces mêmes personnes ne s’inquiètent pas d’avoir constaté que Mr. Obama avait gagné les primaires contre Mrs. Clinton grâce à un vote ethnique et sexiste dans la plupart des Etats conservateurs du centre de l’Amérique, perdant d’ailleurs contre Mrs. Clinton dans les grands Etats traditionnellement démocrates (New York, Californie, Pennsylvanie…). La relativité, celle qui ne souffre pas de la déformation des faits, oblige à constater que les primaires démocrates se sont jouées sur un racisme anti-blancs et certainement sur le sexisme, un racisme anti-femmes, et que l’élection va se jouer sur la plus grande mobilisation de l’électorat afro-américain pour Mr. Obama le 4 novembre prochain, donc sur un vote ethnique. Quand on se pense démocrate, c’est gênant.

Autre sujet qui intéresse la relativité : l’interprétation de la grande crise dite « financière » dont on va constater très rapidement - les discours politiques et universitaires font barrage à cette interprétation - qu’elle n’est pas que financière mais bien plus un bouleversement de l’équilibre politique planétaire. Les experts, la presse, les partis politiques de nos pays occidentaux ont constaté unanimement un manque de liquidités financières qui ont déstabilisé le système bancaire dominant de l’Occident démocratique et en ont attribué la faute aux dérives financières (bien réelles mais qui ne sont pas nouvelles) ; aux Américains en général (ça ne mange pas de pain) ; à Mr. Bush (ça valide une obsession, le coup de pied de l’âne, même si Mr. Bush n’est pas un lion) ; quand ce n’est pas au capitalisme, ce qui paraît incontournable pour M. Besancenot mais assez délirant pour M. Sarkozy et beaucoup d’autres dirigeants qui s’accommodent depuis toujours de ce banditisme international qu’on nomme encore « capitalisme ou libéralisme » par abus de langage. Parce qu’on ne connaît plus le sens des mots, on réserve la bonne appellation - oligarchie - à la seule Russie, dont les pratiques sont, il est vrai, plus transparentes en matière mafieuse, de corruption.
Une étude en perspective des faits aurait permis de constater que rien ne se perdant par la loi des vases communicants, il y a toujours autant de liquidités, mais que simplement, elles ne sont plus à disposition du système économique des démocraties jusque-là dominant, puisqu’elles se trouvent en fait dans les fonds souverains chinois, arabes, dans les réserves du Japon, dans celles aussi des mafias. Cette réflexion aurait permis de s’interroger sur l’indisponibilité soudaine de ces liquidités, jusque-là abondantes. Les prises de participations des fonds souverains et autres dans les grandes sociétés du monde occidental font en effet partie de la stratégie de prise de pouvoir dont ne se privaient pas jusque-là les détenteurs de liquidités.
Une réflexion plus aérienne pourrait constater qu’après le 11 septembre 2001, qui constitua dans les faits la remise en cause de la toute puissance militaire américaine et du bloc démocratique, septembre 2008 constitue la remise en cause de leur toute-puissance économique. Au demeurant, les coûteuses aventures spatiales, au regard de la pauvreté de leur population, commencées en septembre et octobre par la Chine et l’Inde, comme les projets pharaoniques des pays de l'or noir, illustrent cette mutation, cette soif de puissance.
Après des mois d’emballement du prix de l’énergie et des matières premières, des mois de déficits commerciaux de l’Occident (qui ont forcément dégagé quelques liquidités ailleurs), tout à coup, plus une goutte au robinet des liquidités. Cela pourrait au demeurant être salutaire pour la préservation des intérêts stratégiques et de l’avenir politique de la démocratie en Occident, si le diagnostic en était posé, même au prix d’une crise économique.
Un regard relatif de ce qui se joue chercherait les raisons de la crise actuelle non dans une mécanique qui s’emballe, mais dans les modifications profondes des rapports de forces politiques et économiques entre un bloc démocratique divisé et le reste du monde ; et ce reste du monde, comment ne pas voir qu’il est dans une large mesure constitué de pouvoirs autoritaires, voire totalitaires ? Quand on prend le recul historique (la relativité du temps), comment ne pas constater que cette affaire oppose, comme c’est le cas depuis l’orée du XXe siècle, les démocraties et les régimes autoritaires ?
En fait, si la situation est délicate aujourd’hui pour les démocraties, ce n’est pas parce que des traders, addicts de dérives spéculatives, ont dérapé sur la peau de banane financière jetée par leurs habituels dealers de liquidités, avec l'aval de leurs dirigeants, mais bien parce que les démocraties ont perdu, corruption aidant, les moyens de s’imposer aux régimes autoritaires, et qu’au rapport de force démographique définitivement défavorable - une croissance hystérique (Einstein remarquait justement : « Il y a trois bombes : atomique, démographique et de la pauvreté»…) - se rajoute un effritement rapide du rapport de force économique, militaire et politique ; les opinions publiques des démocraties, travaillées autant par la boulimie de consommation que par la culpabilité, sont paralysées par la peur et son corollaire, le pacifisme. Elles ont face à elle une surpopulation pauvre et asservie, pour qui l’envie et la revanche, instrumentalisées par leurs dictatures (nationalisme et religion), tiennent lieu d’avenir politique et social.
Le retour sur terre s’imposerait pour les démocraties, et leurs populations. Mais cette cure de réalité va à l’encontre de « l’avant-garde prolétarienne » convertie à la culpabilité, à la charité et au tiers-mondisme même intégriste ; elle va à l’encontre des intérêts des grands capitaines d’industrie, vantés par nos chefs d’Etat, qui bradent, pour accroître sans limites leurs profits, emplois, conquêtes sociales, outils de travail et technologies (naguère, on aurait parlé d’intelligence avec l’ennemi). Tout ce monde n’aime pas la démocratie qui exige trop de vertu et d'indépendance. Au demeurant, en l’absence de bon sens de classe, d’instinct de survie, les populations des démocraties ne sont pas préparées à faire face. En acceptant le multilatéralisme, un habillage du renoncement dans un monde de rapports de forces violents (le quotidien tragique s’impose), les populations et les dirigeants des démocraties se privent de l’avantage conquis si durement socialement et militairement par leurs aïeux sur les pouvoirs absolus au cours des siècles, en particulier depuis l’orée du XXe siècle, et tuent l’idée d’universalité de la liberté, de la tolérance, de l’égalité.
La relativité est ce regard décentré qui permet de pointer l’absurde au gré des informations quotidiennes, quand, dans ces temps de crise multiforme, on se félicite à la page 8 des taux de natalité élevés, pendant qu’à la page 12 on constate qu’1 milliard de personnes ne mange pas à sa faim (et ça empire), qu’à la page 13, 1,2 milliard habite un bidonville (30-40 % de la population urbaine de la planète), qu’à la page 14, il manque 18 millions d’instituteurs et du travail pour beaucoup, que des milliers d’espèces animales et notre environnement sont menacés.
L’absurde ne s’arrête pas là, puisque ces universitaires, experts, qui forment nos élites politiques, expliquent la crise, à longueur de colonnes, et initient des mesures en jonglant sur les milliards de l'épargne des démocraties. Ce sont les mêmes qui ont dirigé la manœuvre pour amener à cette impasse. La relativité nous incline plus qu’au doute et à la méfiance, à l’incrédulité…

< Yves Sportis >

Nous revenons brièvement sur le feuilleton estival concernant Siné (un ancien) et Charlie Hebdo, en rappelant qu’on peut se dire amateur de jazz et pourtant être un gros raciste de la grande tradition franchouillarde la plus pétainiste. Mais ce n’est pas le premier cas ni le dernier. Nous avons même vu sortir du bois ses petits copains-copines « de gauche », parfois extrême, quand Siné a osé dire tout haut, comme Dieudonné et son maître, ce que beaucoup pensent tout bas…