Gran Torino

Le jazz est toujours présent chez Clint Eastwood ; par l’esprit ou le cœur comme on voudra, body and soul comme il se doit. C’est un personnage si riche humainement que négliger l’une de ses dimensions consiste à ne pas apprécier pleinement sa profondeur de grand cinéaste-acteur, son message artistique, voire à en détourner le sens. Clint Eastwood synthétise ses deux talents d’acteur et de cinéaste, les mixe avec beaucoup d’autres qualités comme celle d’être un Américain tirant ses racines des pères fondateurs, d’être l’un de ces grands intellectuels californiens dans la lignée des Jack London, épris d’une liberté (Bronco Billy, 1980) que nous, Européens, avons du mal à comprendre en raison de la limite de nos horizons. La Californie, c’est ce bout du monde américain qui s’ouvre sur l’infini du Pacifique, et ce gigantisme d’un espace ouvert donne une dimension exceptionnelle à l’imagination de ceux qui en sont pourvus.
Si beaucoup apprécient ses films en Europe, la critique autorisée et « l’élite » intellectuelle ne sont pas prêtes à respecter ce qui est à la base de ce message, la réalité de cet homme, son engagement par exemple pour la liberté du port d’armes, pour la peine de mort, pour le Parti républicain, et somme toute une responsabilité absolue de l’individu devant l’intégralité de ses choix – même extrêmes ou nuisibles ; pas plus qu’ils ne comprennent le courage nécessaire et indispensable de chacun pour une société démocratique – c’est un message fort et permanent de Clint Eastwood – un courage qui peut aller jusqu’à la prise de risques la plus folle et la violence la plus extrême – de The Gauntlet, 1977 (L’Épreuve de force) à Gran Torino, 2009 – pour faire respecter le droit de l’individu à exister libre envers et contre toutes les formes de pouvoir abusif qui entravent sa liberté : de l’homme sur la femme (Million Dollar Baby, 2004) ; des notables, de la bureaucratie, de la police, des politiques sur les peuples (Pale Rider, 1985, Absolute Power, 1997, Flags of Our Fathers, 2006). En fait, la plupart des films reprennent tout ou partie de l’ensemble de ces thèmes, sous une forme approfondie ou allusive. Et un ami cinéphile m’a fait remarquer le jeu de références esthétiques ou thématiques qui renvoient de Gran Torino à l’ensemble de l’œuvre de Clint Eastwood.
Le jazz est l’art, avec le cinéma, qui semble avoir le plus concerné Clint Eastwood. Le jazz, à l’instar du cinéma, est en effet l’art américain par excellence. S’y retrouvent condensés la plupart de ces thèmes : une liberté individuelle absolue dans un collectif démocratique et la réalisation du rêve américain : des artistes nés au bas de l’échelle sociale qui deviennent des symboles artistiques de l’Amérique. Le jazz, création permanente, incarne également une liberté toujours à conquérir, avec pour aboutissement une forme d’art vraie, naturelle, intense et sophistiquée, directe, d’une beauté absolue, émouvante, de la gaieté et l’humour à la tristesse.
Gran Torino, contrairement à ce qui a été écrit ici et là, n’échappe pas à son auteur, au cheminement commencé il y a longtemps : c’est un film plus pessimiste – l’auteur est à l’automne de sa vie – comme l’étaient déjà Mystic River, Million Dollar Baby ; les critiques français ont voulu résoudre le malaise qu’ils entretiennent à l’endroit d’un cinéaste qui les séduit quand les idées et l’homme sont à l’opposé de leurs choix éthiques. Mais Clint Eastwood est un catalyseur de réflexion. Il apporte suffisamment d’objectivité à son histoire pour en autoriser plusieurs niveaux de lecture, laissant en fin de compte son spectateur libre de ses choix.
La tentation est grande, comme toujours, d’être entraîné par le courant d’un récit admirablement mis en images, qui possède son rythme, sa cohérence et toujours les ressorts d’un drame bien écrit et mis en scène : le scénario rigoureux est bien orchestré, avec un suspense réel et une fin morale, même si l’interprétation peut en être diverse. Cette lecture, au premier degré, fait partie du charme de Clint Eastwood, dont la verve entraîne le spectateur comme un torrent. Des enfants verront sans peine Gran Torino, et pourront en tirer une leçon de vie car Clint Eastwood s’adresse à tous sans condescendance et sans maniérisme.
En choisissant ce scénario, il lui a apporté son interprétation par de multiples strates, comme dans Million Dollar Baby, Mystic River, à propos de la réalité contemporaine des Etats-Unis, de la civilisation occidentale et du monde. Chaque scène peut être analysée comme un exposé magistral, bien que le ton choisi enlève toute lourdeur, habituelle par exemple dans les films français actuels qui assènent leurs vérités très contestables.
La critique de ce film par les médias français a donc donné lieu à interprétation du message dont on oppose une supposée sagesse de septuagénaire enfin rentré dans le rang à l’irréductibilité individualiste de ses précédents films, sans tenir compte de ce qu’est Clint Eastwood dans la vie. Il y a matière à de beaux contresens (Le Monde en particulier), et cet égarement tient autant à la mauvaise foi qu’à l’ignorance. Cela explique aussi les réticences du jury de Cannes à vraiment consacrer Clint Eastwood quand il récompense par ailleurs des navets bien-pensants.
Les amateurs de jazz connaissent bien entendu Clint Eastwood, l’homme qui a fait tant de place au jazz, aussi bien dans ses polars (Play Misty, 1971, avec des évocations du festival de Monterey) que dans des documentaires de qualité (Piano Blues, 2005) ou encore dans des films biographiques (Bird, 1988). Clint Eastwood est une personnalité du grand festival de Monterey. On connaît son rôle extraordinairement positif pour l’exposition de cette musique, toujours présente dans ses films, plus ou moins directement, et les amateurs confirmés savent que son fils, Kyle, auteur de la musique (pas jazz) de Gran Torino, est musicien de jazz. Si ce dernier film ne laisse pas de place au jazz, on retrouve le clin d’œil dans les surnoms attribués à une bande de voyous afro-américains (Monk, Prez…). Pour toute son œuvre bienfaitrice au service du jazz, sa complicité en particulier avec les musiciens (Piano Blues avec Jay McShann et Ray Charles), son antiracisme naturel qui n’a pas besoin de se claironner pour être, Clint Eastwood jouit en France auprès des amateurs de jazz d’une image d’homme de progrès. Le public en général, hors médias et spécialistes, voit aussi en lui l’homme de progrès, l’homme moral.
Cette opposition de perception de l’homme comme de compréhension de son Gran Torino trouve son explication dans la méconnaissance de la personnalité de Clint Eastwood. Il s’est toujours impliqué dans la vie politique américaine sur les grands débats de société ; il est encore cet américain-pionnier que dépeint, avant sa naissance, Jack London (Clint Eastwood est né à San Francisco en 1930), un de ceux qui ont fait et font l’Amérique telle qu’elle se rêve encore : une démocratie jeune, rude et rustique, dont les racines plongent dans un XVIIIe siècle encore vivace, dont le courage est la première valeur. Barack Obama l’a récemment encore démontré dans la symbolique qu’il a choisie. Clint Eastwood est un sympathisant républicain depuis toujours (donc classé à droite par les médias français), et il a encore soutenu McCain contre Obama lors de la dernière élection comme il avait soutenu précédemment George W. Bush, et c’est vrai depuis Eisenhower. Il est l’ami de Charlton Heston (ce qui le ferait classer à l’extrême-droite) et adversaire déclaré de Michael Moore encensé à Cannes et en France. Il reste enfin partisan de la peine de mort pour les tueurs d’enfants, ce qui ne le rendrait pas plus sympathique à la gauche française.
On vient de voir dans cet énoncé toute l’ignorance qu’il faut pour arriver à faire de Gran Torino un hymne à la non-violence, un changement de cap radical de la morale d’un personnage aussi solide que Clint Eastwood. Vous n’avez peut-être pas vu le film, et je ne vais pas vous le raconter comme le font si mal les journalistes spécialisés, à croire que les bobines diffèrent selon les salles. La densité des dialogues – pas un mot inutile pendant deux heures –, comme du montage – pas un plan, un enchaînement sans raison – vaut le détour.
Une compréhension en profondeur de ce film suppose de percevoir l’abord civilisationnel – pas communautaire, ni racial – choisi par Clint Eastwood. Il se lit dans la galerie de portraits de ce quartier taillée au scalpel communautaire d’une Amérique qui n’intègre plus et n’éduque plus parce que ses politiques et ses habitants ont abandonné – corruption et consommation – son credo, son rêve démocratique de réussite par la valeur, le courage.
Cet abord se lit dans cette incarnation d’un Occident américain en perdition par un retraité de l’industrie automobile de Detroit, ancien de Corée, immigré d’un autre âge, à travers une descendance branchée sur la seule consommation, négligeant les valeurs fondatrices de courage, de patriotisme…
Il se lit dans l’acceptation par les jeunes du clivage communautaire rudimentaire entre « Blancs », « Noirs », « Jaunes », avec comme seul point commun la consommation de tout et tout de suite, ce qui se traduit dans un quartier pauvre par le phénomène de bandes ethniques, au détriment des plus faibles, les femmes en particulier. Le deuxième sexe est la seule lueur d’espoir de ce naufrage, la seule partie d’humanité qui fait encore référence à l’excellence de l’Amérique.
Il se lit, par comparaison, dans les relations communautaires tendues mais encore possibles de la génération des anciens autour des valeurs de l’Amérique, par l’idée, en creux, que la liberté absolue suppose en regard la responsabilité absolue. Walt-Clint affronte seul la responsabilité d’avoir tué un enfant en Corée, sans le secours d’un dieu ou l’excuse du chef. La tragédie de Walt est de constater qu’il n’a pas vu venir cet écroulement des valeurs, même chez lui, avec ses enfants.
C’est à travers la jeune fille du voisinage et son frère d’origine vietnamienne que se reconstruit, le temps du film, l’espoir en des lendemains américains. Mais voilà, c’est une tragédie, car Clint Eastwood est pessimiste pour le monde et l’Amérique et, face à la barbarie, ce n’est pas à la non-violence sacrificielle qu’en vient Walt-Clint Eastwood, contrairement à ce que souhaitent le curé du coin et la critique de cinéma en France, mais à un suicide, un renoncement impuissant à se défendre, à défendre ceux qu’il aime, à défendre l’idéal trahi de l’Amérique qui l’a fait citoyen au prix d'efforts si importants (l'usine et la Corée).
Les regards de ses jeunes ami(e)s qui ferment le film ne sont pas d’espoir ; ce sont des pleurs versés sur le délitement de la démocratie américaine curieusement symbolisée par cet immigré polonais d’une autre époque dont le racisme foncier des origines a été civilisé par l’idéal américain au point de lui permettre d’en arriver à respecter d’autres Américains d’origines diverses. Des humains perdus comme lui dans une tempête, sans phare démocratique.
La situation, avec les nuances de l’histoire, n’est pas si différente dans la France républicaine de 2009.

< Yves Sportis >