To be or not to be

Après la disparition de 1950 à 1956 des étoiles filantes Fats Navarro, Charlie Parker, Clifford Brown et Art Tatum, l’année 1959 ressembla à une fin de siècle, au moins pour le jazz qui brûlait si intensément sa jeune histoire.
Le 15 mars, le grand Lester Young, à sa manière feutrée, inaugurait sans prévenir une ballade des cimetières précoces comme le jazz en a depuis pris l’habitude. Un des trois pères du ténor (avec Coleman Hawkins et Ben Webster) posait son célèbre chapeau. Hank Jones rappelait récemment qu’il le portait mieux que quiconque, une manière humoristique bien à lui de dire que Lester Young était un maître du jazz.

Le 14 mai, se terminait à Paris l’histoire la plus paradoxale d’une véritable gloire nationale plus encore qu’internationale en dépit de sa naissance américaine, en la personne de Sidney Bechet, l’un de ceux qui obtint ici la reconnaissance populaire la plus large à l’instar d’un Louis Armstrong, malgré un caractère aventureux et un parcours des plus mouvementés. Aujourd’hui, la mémoire étant ce qu’elle est, on a du mal à imaginer que la population française sifflota d’un seul élan les thèmes d’un musicien de jazz le matin en allant travailler… Si beaucoup ne reconnaissent plus Sidney Bechet que comme un gentil papy (flingueur, faut-il le rappeler) spécialiste ès oignons, il leur sera gentiment recommandé de retourner à une écoute attentive d’une œuvre qui impressionna très tôt (Ernest Ansermet en 1919), d’une sonorité où la profondeur n’a d’égale que la conviction, d’une puissance créative et d’un lyrisme sans pareils.

Le 23 juin, c’était le tour d’un autre cas particulier, de la plume celui-là, de déserter, comme il le chanta, le terrain d’un combat sans espoir contre une maladie qui sembla entretenir chez lui un perpétuel dialogue entre joie de vivre et spleen de devoir, trop tôt, ne plus être. Sa danse autour du tombeau, de L’Ecume des jours à J’irai cracher sur vos tombes, est un résumé saisissant de la pression fertile qu’exerça la mort sur ce bon vivant au regard mystérieux, pour le plus grand plaisir des générations futures. Boris Vian fit beaucoup pour la littérature, le jazz et Jazz Hot, parmi d’autres activités, se refusant à la mort avec une fureur de vivre qui n’avait rien à envier à celle de James Dean. Il y gagna définitivement dans l’imaginaire des jeunes de toutes les époques une familiarité et une éternité comparables.

Enfin, si l’on peut dire car il y en eut certainement d’autres, le 17 juillet, Lester ayant quitté la ville, son âme sœur, la grande Billie Holiday ne se sentit pas la force de continuer sans lui, du moins les amateurs que nous sommes peuvent-ils le rêver. Elle avait donné sa vie au monde, les pièces les plus émouvantes, et apporté une forme d’interprétation d’une conviction, d’une sincérité et d’une intensité telles que le jazz ne peut plus se penser de la même façon depuis.
Le point commun entre ces personnages est la profondeur de leur engagement artistique. 1959 fut une année terrible pour le jazz, et comme cela fait 50 ans, nous avons une pensée, non pas triste mais reconnaissante pour ces grandes générosités qui nous permettent de vivre aujourd’hui des moments de beauté toujours inégalée. Elles n’ont jamais été aussi vivantes. L’interrogation shakespearienne est opportune pour évoquer ces grands artistes qui pour n’être plus n’en sont pas moins présents pour l’éternité...

Pour sentir le parfum de ce temps, voici (télécharger) l’un de ces textes espiègles dont l’aîné Boris gratifiait les lecteurs de Jazz Hot (mai 1951, n° 55) sous un de ses multiples pseudonymes (dans Jazz Hot, sans être exhaustif : Chloé, Daphnis, Pat, Baron Visi, Bison Ravi, Vernon Sullivan, Le Raisin Moisi 1…) qui défient toute intégrale, d’autant que des textes identifiables ne sont pas signés. C’est un condensé de Vian : l’ingénieur, le « chambreur » (ses copains Hodeir et Ténot), l’imaginatif surréaliste et l’humoriste (Jazz Hot et lui).
Pour rejoindre les préoccupations de Colin de L’Ecume des jours, assaisonnez le Raisin Moisi de la version de 1939 de « The Man I Love » par Billie Holiday et Lester Young (Frémeaux 013), de celle de 1947 de « Summertime » par Sidney Bechet (Frémeaux 152), en dégustant un Châteauneuf-du-Pape naturellement de 1959 – en espérant qu’il se joue des années avec autant d‘aisance que nos trois mousquetaires de 1959.

< Yves Sportis >

1. Contraction pleine de sens entre les figues moisies et les raisins aigres (les anciens et les modernes de la querelle du jazz) qui dit très bien qu’en artiste, Boris Vian, suivant en cela Charles Delaunay, aima le jazz et refusa l’idée hodeirienne de progrès en art, de rupture dans le jazz, ou l’idée à l’opposé d’Hugues Panassié de trahison de la pureté des origines…

Editos 648 - 647