Harold Mabern, a leading man

Malgré d’incontestables lacunes, la programmation des festivals de jazz d’été présente encore cet avantage de confronter en live des expressions avec une densité que n’offrent pas les scènes pendant le reste de l’année, en dehors de lieux privilégiés situés dans le pays natal du jazz. Les festivals permettent ainsi de discerner l’expression authentique d’une culture de ses reproductions plus ou moins réussies, voire de ses détournements ou même de ce qui lui est complètement étranger.
Nous profitons encore cette année des comptes rendus de ce moment exceptionnel de découverte pour mettre l’accent sur un bel événement de jazz, bien que la plupart des médias, même spécialisés, ne s’en soient pas aperçus. Il est probable que les amateurs leur aient emboîté le pas dans cette ignorance, à l’exception des privilégiés présents aux concerts d’Harold Mabern. Ils ont pu recevoir le message du jazz dans toute sa beauté naturelle, sa profondeur de conviction, dans la manifestation d’une culture si intégrée, si directe qu’elle modèle jusqu’à l’allure du bonhomme.
L’été dernier, il y avait bien entendu d’autres musiciens de jazz d’un talent exceptionnel, comme les vétérans Hank Jones, délicieux comme à son habitude, et Sonny Rollins, tendre et véhément comme un jeune homme, les grands et fondamentaux Kenny Barron, Wynton Marsalis, Marcus Roberts, trois légendes que Marciac finit heureusement par imposer à leur place sur les scènes du jazz en France…
Avec eux et quelques autres encore, il y avait donc ce musicien rare en France, Harold Mabern, dont la massive silhouette de septuagénaire décontracté a parcouru quelques-unes de ces trop rares scènes à la taille du jazz (en l’occurrence Foix et la Seyne-sur-Mer) qui continuent de prendre quelques initiatives originales pour permettre aux amateurs et aux néophytes de découvrir le jazz des racines, même quand ces racines datent d’hier, des années soixante.

Harold Mabern n’est pas en effet un musicien de « jazz traditionnel » au sens de premier jazz, mais un contemporain de McCoy Tyner dont il partage l’univers - il est né en 1936 à Memphis. Il réunit dans un jeu d’une grande modernité, frappé au sceau de la puissance expressive, de l’excellence technique et de la justesse de propos, les arguments d’une inspiration ayant puisé aux sources du blues, de Memphis puis de Chicago, tout en prolongeant la tradition de musiciens aussi atypiques - le propre du créateur de jazz - que Phineas Newborn, Booker Little… souvent réunis par le regretté pianiste James Williams, cadet d’Harold, sous l’étiquette de « Memphis Connection ».
La capitale du blues, depuis un certain B. B. King qu’accompagna à ses débuts la Newborn family, est de fait un de ces hauts lieux du jazz qui racontent l’épaisseur et la diversité de la tradition du jazz dans son pays de naissance. Vous avez pu lire dans Jazz Hot qu’outre les musiciens déjà mentionnés, y sont nés Louis Smith, Hank Crawford, Frank Strozier, Garnett Brown, Charles Lloyd, George Coleman, Donald Brown, George Joyner, ou y ont grandi sous leurs conseils des Mulgrew Miller... La ville du Tennessee a généré des traits de style en raison de la proximité entre modernité virtuose (Phineas Newborn, George Coleman, Booker Little...) et puissance des racines, du blues. Cette particularité a enrichi le jazz d’une dimension originale, car pour se faire connaître les musiciens ont dû, comme toujours, se rendre sur les centres nerveux de cette musique : Chicago pour Harold Mabern, puis évidemment New York.

La biographie et la belle discographie (voir en p. 40) de ce musicien sont une manière comme une autre de parcourir l’histoire du jazz des soixante dernières années, ce qui ne suffit pas encore à sa notoriété médiatique, mais ravit d’emblée l’imagination fertile de l’amateur tant soit peu féru de jazz : Walter Perkins, Jimmy Forrest, Art Farmer, Benny Golson, Grant Green, Donald Byrd, J. J. Johnson, Miles Davis, Clark Terry, Max Roach, Roland Kirk, Sonny Rollins, Freddie Hubbard, Sarah Vaughan, Lee Morgan, Roy Haynes, Wes Montgomery, Archie Shepp, Ron Carter, Jack DeJohnette, Billy Harper… et bien entendu ses amis, les musiciens de Memphis.
Plus récemment, Harold Mabern a intégré à son art le statut de passeur dévolu aux anciens. Il est un maître chez qui les jeunes générations vont rechercher les secrets du jazz, en particulier cette étonnante vitalité, cette manière de faire jaillir l’éternelle modernité des racines les plus profondes, l’esprit du jazz. On retrouve dans ses formations, sur ses disques, déjà depuis plusieurs années, de jeunes musiciens connus (Christian McBride, Geoff Keezer, Kevin Eubanks…) ou moins connus (Bill Mobley, Kieran Overs…), avec qui il n’y a pas l’ombre d’un hiatus : un « alabamien », Eric Alexander, était présent sur la tournée de cet été 2009, comme pour un retour aux sources, car John Coltrane reste une sorte d’absolu pour Harold Mabern. La fraternité stylistique, l’intensité, la spiritualité qu’il partage avec McCoy Tyner et son ténor de leader désignent sa principale source d’inspiration.

Harold est un grand soliste jouant sur les contrastes d’atmosphères, de puissance et d’intensité - une sorte de classicisme concertant comme dans sa composition « Mercury Retro » - avec une omniprésence du swing et du blues (Joy Spring, Sackville).
Harold Mabern est, comme Hank Jones et Kenny Barron, un remarquable accompagnateur, un homme chez qui la qualité de l’écoute garantit l’à-propos de commentaires délicats, de jaillissements impétueux, mais toujours au service de la musique. Il a ainsi été prisé par les grandes voix que sont Irene Reid, Joe Williams, parmi d’autres...
Ces quelques noms rappellent que le pianiste de Memphis est un maître du blues qui dans ce registre a tendance à en imposer, comme le rappelait un autre grand négligé de la notoriété jazzique, Mulgrew Miller : « One night in New York night club, I invited Harold to sit in on my gig to play a blues. What Harold did as an accompanist was so right, so hip, so tasteful, so swinging, that at that moment I wouldn’t have wanted to hear anyone else ”comp”, no matter who. »
Nul doute que tous ces musiciens qui ont choisi d’enregistrer, de jouer avec lui, ont eux apprécié à leur valeur les qualités de ce musicien, et il reste toujours étonnant - un peu décevant, admettons-le - que dans des moments du jazz comme le sont les festivals d’été, il n’y ait pas davantage de révérence, d’attention simplement, pour ces icônes irremplaçables car uniques, mais toujours abordables de l’âge d’or du jazz, pendant qu’on assiste à une inflation de propos dithyrambiques à propos de musiciens tout à fait secondaires pour le jazz, jouissant d’une notoriété totalement incongrue au regard de l’art dont nous parlons, nous faisant parfois penser qu’en ce nouveau siècle, les musiciens de jazz ne sont plus prophètes en leur pays, qu’ils n’ont pas le premier rôle dans leurs festivals.

< Yves Sportis >

Editos 649 - 648 - 647